Dérangement
En écoutant Marcus Miller
Belle-Île, début août, le ciel bleu, parsemé de rares nuages, répondait au moutonnement de l’océan. Marc se tenait à la fenêtre, face au levant. Réveillé de bonne heure, il avait attendu que les rais de lumière filtrant du volet aient atteint son visage avant de quitter le lit. Après avoir écarté en grand les vieux battants écaillés il s’était accoudé au garde-corps, espérant profiter du calme matinal de l’île et de la brise marine. Cette bouffée d’air et de lumière était sa clope, bien inoffensive, du matin. Le truc idéal pour commencer une journée sans s’encombrer l’esprit de vieilles pensées et profiter à plein d’une nouvelle journée de vacances.
Enfin, cela aurait été idéal si un irritant voisin, n’avait pas passé ce même moment à tenir des conférences téléphonique depuis son jardin situé en contrebas de la fenêtre ; et ce tous les matins depuis son arrivée trois jours auparavant ! Ce rituel exaspérant privait Marc de ses délices matutinales et ainsi de sa bonne humeur. Il ne pouvait qu’observer l’indésirable faire des ronds sur l’herbe humide, le téléphone à la main et se servant d’une oreillette. L’observer mais également l’entendre. L’importun ne faisait pas attention au volume de sa voix et la suffisance de ses discussions venait immanquablement heurter les oreilles et pénétrer l’esprit de toute personne située à moins de 30 mètres.
Bouillant intérieurement, Marc se retourna, cherchant du regard un objet susceptible d’être lancé à la tête. Il en était à espérer qu’un orage soudain vînt foudroyer ce voisin envahissant. Pour se débarrasser des pensées parasites nées des logorrhées de Patrick — le gêneur s’était présenté suffisamment de fois à ses interlocuteurs invisibles pour que l’on ait retenu son prénom — il avait même commencé à prendre quelques notes sur un bloc de papier colorés afin de les brûler comme un enfant le fait avec ses dessins représentant un cauchemar. N’étant pas allé au bout de sa démarche il disposait alors d’une collection d’informations variées collée sur le pourtour de sa fenêtre. Les notes vertes étaient issues de discussions avec un organisme, semblait-il, militaire. Les bleues venaient d’échanges avec des associés ou collaborateurs. Les jaunes concernaient généralement un point avec des partenaires ou fournisseur. Il y avait aussi de rares feuillets roses, échos de conversations étouffées — ses préférées en raison du semblant de quiétude qu’elles apportaient — avec une amante ou un amant répondant au prénom de Dominique. Malgré son agacement, Marc avait remarqué, détail amusant, que chaque couleur pouvait être associée à un ton : vert obséquieux, bleu suffisant, jaune arrogant et rose mielleux. Cette palette avait pour trait commun la voix horripilante de Patrick. Il sourit brièvement en décollant les papillons de couleur du mur. Ou plutôt, il forma un bref rictus avec ses lèvres.
En fin de compte, ces papillons allaient peut être lui apporter une solution. Les extraits relevés, tout du moins certains d’entre eux, avaient semblé relever du secret-défense. Marc avait alors innocemment posé quelques questions la veille au soir sur des espaces de discussion en ligne, soigneusement choisis. Il s’y était ingénument étonné de projets évoqués par un voisin sympathique et bavard. Sans avoir eu beaucoup de retours il espérait quand même avoir déclenché quelques alarmes silencieuses à Levallois-Perret. De toutes façons il était décidé : si rien ne se passait rapidement il irait parler avec la femme de Patrick, l’appellerait Dominique — par mégarde bien sûr — en expliquant la raison de sa méprise : il aura entendu Patrick parler tendrement avec quelqu’un — sa sœur peut être ? — et conclu que c’était son prénom. Sur ces pensées, Marc se dirigea vers la salle de bain en sifflotant. Sa journée allait être un peu plus légère que prévu.
Belle-Île, mi-août, le ciel toujours bleu et parsemé de rares nuages, répondait encore au moutonnement de l’océan. D’abord simple point foncé à l’horizon, un hélicoptère bleu marine approchait rapidement. Marc sourit.